Plutarque (45-125 ap. J. C.)

Des opinions des philosophes

 

 

LIVRE PREMIER


Division et distribution de la Philosophie.

La Naturelle, la Morale. La Verbale.

Autre division, en Philosophie active et contemplative.
 

Ayant proposé d'écrire la Philosophie naturelle, il me semble nécessaire en premier lieu, et devant toute autre chose, mettre la division et distribution de Philosophie, afin que nous sachions ce que c'est que la Naturelle, et quelle part et portion elle est de toute la Philosophie. Or donc les Philosophes Stoïques disent, que sapience est la science de toutes choses tant divines qu'humaines, et que Philosophie est profession et exercice de l'art à ce convenable, qui est une seule suprême et souveraine vertu, laquelle se divise en trois générales, la Naturelle, la Morale, et la Verbale : à raison de quoi la Philosophie vient à être aussi divisée en trois parties, l'une Naturelle, l'autre Morale, et la tierce Verbale. La Naturelle est, quand nous enquérons et disputons du monde, et des choses contenues en icelui, la Morale, celle qui occupée à traiter de la bonté ou mauvaistié de la vie humaine : la Verbale, celle qui traite de ce qui appartient à discourir par raison, laquelle se nomme autrement Dialectique, comme qui dirait disputatrice. Mais Aristote et Théophraste, et presque tous les Péripatétiques entièrement, partissent la Philosophie en cette sorte. Est nécessaire que l'homme pour être parfait soit et contemplateur de ce qui est, et facteur de ce qu'il doit, ce qu'on pourra plus clairement entendre sur ces exemples : On demande, Si le Soleil est un animal, c'est-à-dire créature animée ou non, ainsi qu'on le voit. Celui qui va recherchant la vérité de cette proposition et question est contemplatif : car il ne requiert et cherche que ce qui est. Semblablement Si le monde est infini, et s'il y a aucune chose hors le contenu de ce monde : toutes telles questions sont contemplatives. Mais d'un autre côté on peut demander, Comment il faut vivre, et gouverner ses enfants, comment il faut exercer un Magistrat, comment il faut établir des lois : car toutes ces questions-là demande à l'intention de faire, et telle vie se demande active et pratiquer.

 

CHAPITRE I. Qu'est-ce que Nature.

Nature est le principe de mouvement et de repos, de ce en quoi elle est premièrement et non par accident

Puis donc que nous avons proposé d'écrire et de traiter de la Philosophie Naturelle, je pense qu'il soit nécessaire de déclare premièrement ce que c'est que Nature : car il n'y aurait point de propos de vouloir entrer en discours de choses naturelles, et d'ignorer d'entrée ce que signifie nature. C'est donc selon l'avis et l'opinion d'Aristote, le principe de mouvement et de repos, de ce en quoi elle est premièrement et non par accident : car toutes les choses qu'on voit qui ne se font ni par fortune, ni par nécessité, et ne sont point divines, ni n'ont aucune de ces causes efficientes, s'appellent naturelles, et ont une nature propre et péculière, comme la terre, le feu, l'eau, l'air, les plantes, les animaux. Et davantage, ces autres choses que nous voyons s'engendrer ordinairement, comme pluie, grêle, foudre, vents et autres semblables, ont quelque principe et commencement : car elles n'ont pas leur être de toute éternité, ains ont quelque commencement : et semblablement les animaux et les plantes ont aussi principe de leur mouvement et ce principe premier là, c'est la Nature, et non seulement principe de mouvement, mais aussi de repos : car tout ce qui a eu principe de mouvement, aussi peut-il avoir fin, et pour cette raison Nature est le principe de repos et de mouvement.

 

CHAPITRE II. Quelle différence il y a entre Principe et Eléments.

Les principes sont simples et les Eléments composés.

Aristote donc et Platon estiment qu'il y ait différence entre Principe et Elément, mais Thalès Milésien pense que ce sont une même chose Principe et Eléments, toutefois il y a bien une grande différence, pour ce que les Eléments sont composés, mais que les Principes ne sont point composés, ni aucune substance complète : comme nous appelons Eléments, la terre, l'eau, l'air et le feu : mais les Principes nous les appelons ainsi, pour autant qu'ils n'ont rien précédant, dont ils soient engendrés : car autrement s'ils n'étaient les premiers, ils ne seraient pas principes, ains ce dont ils sont engendrés. Or il y a quelque chose précédentes, dont sont composées la terre et l'eau, c'est à savoir, la matière première sans forme quelconque ni espèce, et la forme que nous appelons autrement Entéléchie, et puis privation, Thalès donc a failli en disant, que l'Eau était l'Elément et le Principe de l'univers.

 

CHAPITRE III. Des Principes; Que c'est.

I. Thalès a estimé que l'eau fût le principe de toutes choses. Ses raisons.

Thalès le Milésien a affirmé que l'eau était Principe de l'univers, il a ce semble été le premier auteur de la Philosophie, et de lui a été nommée la secte ionique des Philosophes : car il y a eu plusieurs familles et successions de Philosophes, et ayant étudié en Egypte, il s'en retourna tout vieil en la ville de Milet où il maintint que toutes choses étaient composées d'eau et qu'elles se résolvaient aussi toutes en eau. Ce qu'il conjecturait par une telle raison, c'est que premièrement la semence est le principe de tous animaux, laquelle semence est humide, ainsi il est vraisemblable que toutes autres choses aussi ont leur principe d'humidité. Secondement que toutes sortes de plantes sont nourries d'humeur, et fructifient par humeur, et quand elles en ont faute elles se dessèchent. Tiercement que le feu du Soleil même et des astres se nourrit et entretient des vapeurs procédantes des eaux, et par conséquent aussi pour tout le monde. C'est pourquoi Homère, supposant que toutes choses sont engendrées d'eau dit

L'Océan est père de toutes choses [Iliad. li.14].

 

II. Anaximandre a attribué ce principe à l'infini. Réfuté

Mais Anaximandre Milésien aussi tient, que l'infini est le principe de toutes choses, pour ce que toutes choses sont procédées de lui et toutes se résolvent en lui, et pourtant qu'il s'engendre infinis mondes, lesquels puis après s'évanouissent en ce dont ils sont engendrés : Pourquoi donc, dit-il, y a-t-il l'infini? afin que la génération ne défaille jamais. Mais il faut aussi ne déclarant pas ce que c'est que l'infini, si c'est air, ou eau, ou terre ou quelque autre corps, et faut en ce, qu'il met bien un sujet et une matière, mais il ne met pas une cause efficiente : car cet infini n'est autre chose que la matière, mais la matière ne peut venir en parfait être, s'il n'y a une cause mouvante et efficiente.

III. Anaximène estime que ce soit l'air. Est réfuté.

ANAXIMENE Milésien aussi maintient, que l'air était le Principe de l'univers pour ce que toutes choses étaient engendrées de lui, et derechef se résolvaient en lui : comme notre âme dit-il qui est air, nous tient en vie, aussi l'esprit et l'air contient en être tout ce monde : car esprit et air sont deux noms qui signifient une même chose, mais celui-ci faut  aussi, pensant que les animaux soient composés d'un simple et uniforme esprit et air : car il est impossible qu'il n'y ait que un seul Principe de toutes choses, qui est la matière, ains faut et quand supposer la cause efficiente : ni plus ni moins que ce n'est pas assez d'avoir l'argent pour faire un vase, s'il n'y a ensemble la cause efficiente qui est l'orfèvre : autant en faut-il dire du cuivre, du bois, et de toute autre matière.

IV. Anaxagore tient que ce sont parcelles semblables qu'il appelait Homoeoméries. Ses raisons.

Anaxagore le Clazoménien assura, que les Principes de toutes choses étaient les menues parcelles semblables, qu'il appelait Homoeoméries : car il lui semblait totalement impossible que quelque chose se pût résoudre en ce qui n'est pas. Or est-il que nous prenons nourriture simple et uniforme, comme nous mangeons du pain et du froment, et buvons de l'eau et néanmoins de cette nourriture se nourrissent les cheveux, les veines, les artères, les nerfs et les os, et les autres parties du corps. Puis qu'il est donc ainsi, il faut aussi confesser qu'en cette nourriture que nous prenons, sont toutes ces choses qui ont être, et que toutes choses s'augmentent de ce qui a être, et en cette nourriture sont des parties qui engendrent du sang, des nerfs des os, et des autres parties de notre corps, qui se peuvent comprendre par le discours de la raison, parce qu'il ne faut tout réduire aux sentiments de la nature, pour montrer que le pain et l'eau fassent cela, ains suffit qu'il y a des parties lesquelles se peuvent connaître par la raison. Pour autant donc qu'en la nourriture y a des parties semblables à ce qu'elles engendrent, à cette cause les appelait-il Homoeoméries, comme qui dirait parcelles semblables, et affirma que c'étaient les Principes de toutes choses ainsi voulait-il que ces parcelles semblables fussent la matière des choses, et que l'entendement fût la cause efficiente qui a ordonné tout : si commence son propos en cette sorte : Toutes choses étaient ensemble pêle-mêle, mais l'entendement les sépara et mit par ordre. Pour le moins en cela fait-il à louer, qu'à la matière il a adjoint l'ouvrier.

V. Opinion d'Archelaüs touchant le principe de toutes choses.

ARCHELAÜS, fils d'Apollodorus Athénien dit, que le Principe de l'univers c'était l'air infini, et la raréfaction et condensation d'icelui, dont l'un est le feu, et l'autre l'eau. Ceux-ci donc étant par succession continuelle depuis Thalès venus les uns après les autres, ont fait la secte qui s'appelle Ionique.

VI. Pythagore et ses disciples tiennent que les nombres sont les Principes de toutes choses. Quel était le plus grand serment des Pythagoriques et pourquoi. Que représente le deux. Que représente le trois.

D'AUTRE part Pythagore, fils de Mnésarchus natif de l'île de Samos, le premier qui a donné le nom à la Philosophie, a tenu que les principes des choses étaient les nombres, et les symmétries, c'est-à-dire, convenances et proportions qu'ils ont entre eux, lesquelles il appelle autrement Harmonies : et puis les composés de ces deux Eléments qu'on dit Géométriques. Derechef il met encore entre les Principes, l'Un et le Deux indéfini, et tend l'un de ces principes à la cause efficiente et spécifique, qui est l'entendement, c'est à savoir Dieu : l'autre à la cause passive et matérielle, qui est ce monde visible. Davantage il estimait que Dix était toute la nature du nombre, pour ce que les Grecs et les Barbares tous comptent jusqu'à dix, puis quand ils y sont arrivés jusqu'à la dizaine, il retournent derechef à l'unité. Et outre disait encore que toute la puissance de dix consiste en quatre, c'est-à-dire au nombre quaternaire : et la cause pourquoi, c'est que si on recommence à l'un, et que selon l'ordre des nombres on les ajoute jusqu'au quatre, on fera le nombre de dix, et si on surpasse le quaternaire, aussi surpassera-t-on la dizaine : comme si on met un et deux ensemble, ce sont trois, et trois avec sont six, et quatre après ce sont dix, de sorte que tout le nombre, à le prendre d'un à un, git en dix, et la force et puissance en quatre. Et pourtant les Pythagoriques soulaient jurer, comme par le plus grand serment qu'ils eussent su faire, par le quaternaire,

Par le Saint Quatre, éternelle nature

Donnant à l'âme humaine, je te jure;

et notre âme, dit-il est composée de nombre quaternaire : car il y a l'entendement, science, opinion et sentiment, dont procède toute science et tout art, et dont nous-mêmes sommes appelés raisonnables. Car l'entendement est l'unité, pour ce qu'il ne connait et n'entend que par un, comme y ayant plusieurs hommes, les particuliers un à un sont incompréhensibles par sentiment, attendus qu'ils sont infinis, mais nous comprenons en pensée, cela seul Homme, et en entendons un seulement, auquel nul n'est semblable : car les particuliers qui les considèreraient à part sont infinis, ainsi toutes espèces et tous genres sont en unité et pourtant quand on demande de chaque particulier que c'est, nous en rendons une telle définition générale, c'est un animal raisonnable, apte à discourir par raison : ou bien animal apte à hennir. Voilà pourquoi l'entendement est unité, par laquelle nous entendons cela. Mais le deux et nombre binaire, indéfini, est à bon droit science : car toute démonstration et toute probation est une sorte de science : et davantage toute manière de syllogisme et ratiocination, collige et infère une conclusion qui était douteuse, de quelques propositions confessées, par où elle démontre facilement une autre chose, dont la compréhension est science : par ainsi apert-il que science vraisemblablement est nombre binaire. Mais opinion bonne raison peut se dire le nombre ternaire de la compréhension, pour ce que l'opinion est de plusieurs. Or la ternaire est nombre de multitude, comme quand le Poëte dit, Ô Grecs heureux trois fois. C'est pourquoi Pythagore ne faisait point estime du trois, la secte duquel a été appelée Italique, pour autant que Pythagore, ne pouvant supporter la tyrannique domination de Polycratès, se partit de Samos, qui était son pays, et s'en alla tenir son école en Italie.

VII. Héraclite et Hippasus ont tenu que le feu était le principe de toutes choses.

HERACLITE et Hippasus de la ville de Meraponte ont tenu, que le feu était le principe de toutes choses, pour ce que toutes choses se font de feu, et se terminent par feu, et quand il s'éteind, tout l'univers monde en est engendré : car la plus grosse partie d'icelui se serrant et épaississant en soi-même se fait terre, laquelle venant à être lâchée par le feu, se convertit en eau, et elle s'évaporant se tourne en air : et derechef le monde, et tous les corps qui sont compris en icelui, seront un jour tous consumés par le feu par quoi il concluait que le feu était le principe de toutes choses, comme celui dont tout est : et la fin aussi, pour ce que toutes choses se doivent résoudre en lui.

VIII. Epicure dit que ce sont les Atomes ou corps indivisibles, et éternels et infinis, ayant pris cette opinion de Démocrite.

Epicure, fils de Noclés Athénien, suivant l'opinion de Démocrite dit, que les Principes de toutes choses sont les Atomes, c'est-à-dire, corps indivisibles, perceptibles par la raison seulement, solides sans rien de vide, non engendrés, immortels, éternels, incorruptibles, qu'on ne saurait rompre ni leur donner autre forme, ni autrement les altérer, et qu'ils ne sont perceptibles ni compréhensibles que par la raison, mais qu'ils se meuvent en un infini et par un infini qui est le vide, et que ces corps sont en nombre infini, et ont ces trois qualités, figure, grandeur et poids. Démocrite en mettait deux grandeurs et figure : mais Epicure y ajoute pour le troisième le poids. Car il est, disait-il, force que ces corps-là se meuvent par la percussion du poids, car autrement ne se mouvraient-ils pas : et que les figures de tels corps étaient compréhensibles, et non pas infinis, pour ce qu'ils ne sont ni forme de hameçon, ni de fourche, ni de annelet, d'autant que telles figures sont forts fragiles : et que les Atomes sont tels qu'ils ne peuvent être rompus ni altérés, et ont certaines figures qui sont perceptibles non autrement que par la raison, et s'appellent Atomes, c'est-à-dire indivisibles, non pour ce qu'ils soient les plus petits, mais pour ce qu'on ne les peut mespartir, d'autant qu'ils sont impassibles, et qu'ils n'ont rien qui soit de vide, tellement que qui dit Atome, il dit infragible, impassible, n'ayant rien de vide. Et qu'il y ait des Atomes, il est tout apparent, parce qu'il y a des Elements éternels des corps vides, et l'unité.