CHARLES CROS

Collier de griffes

 


 
Visions

Inscription

Mon âme est comme un ciel sans bornes ;
Elle a des immensités mornes
Et d'innombrables soleils clairs ;
Aussi, malgré le mal, ma vie
De tant de diamants ravie
Se mire au ruisseau de mes vers.

Je dirai donc en ces paroles
Mes visions qu'on croyait folles,
Ma réponse aux mondes lointains
Qui nous adressaient leurs messages,
Éclairs incompris de nos sages
Et qui, lassés, se sont éteints.

Dans ma recherche coutumière
Tous les secrets de la lumière,
Tous les mystères du cerveau,
J'ai tout fouillé, j'ai su tout dire,
Faire pleurer et faire rire
Et montrer le monde nouveau.

J'ai voulu que les tons, la grâce,
Tout ce que reflète une glace,
L'ivresse d'un bal d'opéra,
Les soirs de rubis, l'ombre verte
Se fixent sur la plaque inerte.
Je l'ai voulu, cela sera.

Comme les traits dans les camées
J'ai voulu que les voix aimées
Soient un bien, qu'on garde à jamais,
Et puissent répéter le rêve
Musical de l'heure trop brève ;
Le temps veut fuir, je le soumets.

Et les hommes, sans ironie,
Diront que j'avais du génie
Et, dans les siècles apaisés,
Les femmes diront que mes lèvres,
Malgré les luttes et les fièvres,
Savaient les suprêmes baisers.

Déserteuses

Un temple ambré, le ciel bleu, des cariatides.
Des bois mystérieux ; un peu plus loin, la mer...
Une cariatide eut un regard amer
Et dit : C'est ennuyeux de vivre en ces temps vides.

La seconde tourna ses grands yeux froids, avides,
Vers Lui, le bien-aimé, l'homme vivant et fier
Qui, venu de Paris, peignait d'un pinceau clair
Ces pierres, et ce ciel, et ces lointains limpides.

Puis la troisième et la quatrième : « Comment
Retirer nos cheveux de cet entablement ?
Allons ! nous avons trop longtemps gardé nos poses ! »

Et toutes, par les prés et les sentiers fleuris,
Elles coururent vers des amants, vers Paris ;
Et le temple croula parmi les lauriers roses.

Conquérant
J'ai balayé tout le pays
En une fière cavalcade ;
Partout les gens se sont soumis,
Ils viennent me chanter l'aubade.

Ce cérémonial est fade ;
Aux murs mes ordres sont écrits.
Amenez-moi (mais pas de cris)
Des filles pour la rigolade.

L'une sanglote, l'autre a peur,
La troisième a le sein trompeur
Et l'autre s'habille en insecte.

Mais la plus belle ne dit rien ;
Elle a le rire aérien
Et ne craint pas qu'on la respecte.

Phantasma

J'ai rêvé l'archipel parfumé, montagneux,
Perdu dans une mer inconnue et profonde
Où le naufrage nous a jetés tous les deux
Oubliés loin des lois qui régissent le monde.

Sur le sable étendue en l'or de tes cheveux,
Des cheveux qui te font comme une tombe blonde,
Je te ranime au son nouveau de mes aveux
Que ne répéteront ni la plage ni l'onde.

C'est un rêve. Ton âme est un oiseau qui fuit
Vers les horizons clairs de rubis, d'émeraudes,
Et mon âme abattue est un oiseau de nuit.

Pour te soumettre, proie exquise, à mon ennui
Et pour te dompter, blanche, en mes étreintes chaudes,
Tous les pays sont trop habités aujourd'hui.

Chanson des peintres

Laques aux teintes de groseilles
Avec vous on fait des merveilles,
On fait des lèvres sans pareilles.

Ocres jaunes, rouges et bruns
Vous avez comme les parfums
Et les tons des pays défunts.

Toi, blanc de céruse moderne
Sur la toile tu luis, lanterne
Chassant la nuit et l'ennui terne.

Outremers, Cobalts, Vermillons,
Cadmium qui vaux des millions,
De vous nous nous émerveillons.

Et l'on met tout ça sur des toiles
Et l'on peint des femmes sans voiles
Et le soleil et les étoiles.

Et l'on gagne très peu d'argent,
L'acheteur en ce temps changeant
N'étant pas très intelligent.

Qu'importe ! on vit de la rosée,
En te surprenant irisée,
Belle nature, bien posée.

Pluriel féminin
Je suis encombré des amours perdues,
Je suis effaré des amours offertes.
Vous voici pointer, jeunes feuilles vertes.
Il faut vous payer, noces qui sont dues.

La neige descend, plumes assidues.
Hiver en retard, tu me déconcertes.
Froideur des amis, tu m'étonnes, certes.
Et mes routes sont désertes, ardues.

Amours neuves, et vous amours passées,
Vous vous emmêlez trop dans mes pensées
En des discordances éoliennes.

Printemps, viens donc vite et de tes poussées
D'un balai d'églantines insensées
Chasse de mon coeur les amours anciennes !

Maussaderie
A Albert Tinchant

A notre époque froide, on ne fait plus l'amour.
Loin des bois endormeurs et loin des femmes nues
Les pauvres vont, cherchant ces sommes inconnues
Que cachent les banquiers, inquiets nuit et jour.

C'était bien bon l'odeur des pains sortant du four,
C'était bien beau, dans l'ouest, l'éclat doré des nues,
Quand les brumes d'automne étaient déjà venues,
Alors qu'on ramenait les boeufs las du labour !

Les aspirations n'étaient pas étouffées,
Et dans la ville heureuse on voyait des trophées,
On entendait sonner la victoire au tambour.

On rêvait d'or, d'azur, de fêtes à la cour,
Et du prince Charmant, filleul des belles fées.
A notre époque froide, on ne fait plus l'amour !

Évocation

J'ai longtemps écouté tes doux chuchotements,
Muse ou démon des jours actuels. Mais tu mens !
Venez Nymphes, avec vos longues chevelures ;
Chantez, rossignols morts jadis dans les ramures,
Parfums d'avant, parfums des là-bas : mon ennui
Veut s'oublier, en vous, des odeurs d'aujourd'hui.

Venez Sylvains, venez Faunes, venez Dryades !
Nous avons tant souffert de vivre en ces temps fades.
Venez Dryades et Sylvains ! dansez en ronds
Sur les pelouses ! Viens, Bacchus, et nous rirons
Viens ! Que fais-tu là-bas, dans le fond de l'Asie ?
Tes femmes soûles, et tes tigres ?… fantaisie
De vétyver, de musc, de bétel, de santal ;
Ces femmes avec leurs parures de métal,
Ces rubis, ces saphirs, ces fleurs, poison qui berce,
Ne valent pas l'Europe impassible et perverse.

Viens ! Voici se dresser le grand chêne, le pin ;
Viens au pays heureux du vin frais, du bon pain.

Voici l'Hellade ! Nous allons avoir des fêtes
Plus claires que les plus beaux rêves des prophètes.
Viens donc voir ces ruisseaux, ce ciel, ces oliviers,
Ces monts où l'on a pris les marbres enviés.

Promenons-nous. Vois donc ces hommes et ces femmes
Dont resteront toujours les formes et les âmes ;
Les femmes, à travers le rideau des roseaux,
Qui nagent, en jasant plus haut que les oiseaux ;
Les hommes, récitant des vers sous les portiques,
S'interrompent avec des riantes critiques.
Ils suivent le chemin que bordent les tombeaux,
Car dans ce pays-ci, les morts même sont beaux ;

Et Platon, à travers sa barbe aux ondes blondes,
Mélodieusement, dit la chanson des mondes.
Praxitèle s'en va, là-bas, avec Vénus
Qu'il a sculptée et qui lui doit bien ses seins nus...

Au marché, coloré de citrons, de tomates,
Vois ces marchandes au nez droit, aux pâleurs mates ;
Aristophane rit et se querelle avec
Ces fruitières sans honte au plus pur accent grec.
Assez de vos sachets, filles de Thessalie !
Allons plus loin, passons la ruelle salie
Par les trognons de choux et les cosses de pois.
Allons plus loin encore, allons dans les endroits
Où la flûte soupire, où la harpe résonne.
Oh ! ce n'est pas Orphée, Homère ni personne
Qu'on va nous faire entendre ici, mais des chansons
Qu'on oublie et toujours qu'on refera. Passons.

Et ces temples et ces monuments de victoire
Inespérée, à qui la raison n'eût pu croire !
Sur ces marbres ambrés, quels mots rouges lit-on ?
Morts à Platée, à Salamine, à Marathon !

Ce sont les souvenirs immortels des batailles
Où dix mille Athéniens - soit dix mille canailles,
Tuèrent par hasard cent mille bons Persans
Bien armés, bien nourris, bien rangés, bien pesants.

L'Agora ! comme on s'y dispute, on s'y démène !
Mais je connais trop bien cette marée humaine ;
Ai-je rêvé, Bacchus ? Ces paroles, ces cris,
Ces gens d'affaires, ça me rappelle Paris.

Venez Sylvains, venez Faunes, venez Dryades !
Venez ! Les jours présents ne seront plus si fades.
Cravatez-vous, Sylvains ; Faunes, mettez des gants ;
Dryades, montrez-nous vos chapeaux arrogants,
Allons souper, Bacchus ! Paris vaut bien Athènes.
Je quitte sans regrets mes visions lointaines.

Oh ! Berce-moi toujours de tes chuchotements,
Muse ou démon des jours actuels et charmants.

Valse

I

Loin du bal, dans le parc humide
Déjà fleurissaient les lilas ;
Il m'a pressée entre ses bras.
Qu'on est folle à l'âge timide !

Par un soir triomphal
Dans le parc, loin du bal,
Il me dit ce blasphème :
« Je vous aime ! »

Puis j'allai chaque soir,
Blanche dans le bois noir,
Pour le revoir
Lui mon espoir, mon espoir
Suprême.

Loin du bal dans le parc humide
Qu'on est folle à l'âge timide !

II

Dans la valse ardente il t'emporte
Blonde fiancée aux yeux verts ;
Il mourra du regard pervers,
Moi, de son amour je suis morte.

Par un soir triomphal
Dans le parc, loin du bal
Il me dit ce blasphème :
« Je vous aime ! »

Ne jamais plus le voir…
A présent tout est noir ;
Mourir ce soir
Est mon espoir, mon espoir
Suprême.

Dans la valse ardente il l'emporte
Moi, je suis oubliée et morte.

Époque perpétuelle
Inscriptions cunéiformes,
Vous conteniez la vérité ;
On se promenait sous des ormes,
En riant aux parfums d'été ;

Sardanapale avait d'énormes
Richesses, un peuple dompté,
Des femmes aux plus belles formes,
Et son empire est emporté !

Emporté par le vent vulgaire
Qu'amenaient pourvoyeurs, marchands,
Pour trouver de l'or à la guerre.

La gloire en or ne dure guère ;
Le poète sème des chants
Qui renaîtront toujours sur terre.

Sonnet

La robe de laine a des tons d'ivoire
Encadrant le buste, et puis, les guipures
Ornent le teint clair et les lignes pures,
Le rire à qui tout sceptique doit croire.

Oh ! je ne veux pas fouiller dans l'histoire
Pour trouver les criminelles obscures
Ou les délicieuses créatures
Comme vous, plus tard, couvertes de gloire

Cléopâtre, Hélène et Laure. Ça prouve
Que, perpétuel, un orage couve
Sous votre aspect clair, fatal, plein de charmes.

Vous riez pour vous moquer de mes rimes ;
Vous croyez que j'ai commis tous les crimes !
Je suis votre esclave et vous rends les armes.

Sonnet

à Ulysse Rocq, peintre

Vent d'été, tu fais les femmes plus belles
En corsage clair, que les seins rebelles
Gonflent. Vent d'été, vent des fleurs, doux rêve
Caresse un tissu qu'un beau sein soulève.

Dans les bois, les champs, corolles, ombelles
Entourent la femme ; en haut, les querelles
Des oiseaux, dont la romance est trop brève,
Tombent dans l'air chaud. Un moment de trêve.

Et l'épine rose a des odeurs vagues,
La rose de mai tombe de sa tige,
Tout frémit dans l'air, chant d'un doux vertige.

Quittez votre robe et mettez des bagues ;
Et montrez vos seins, éternel prodige.
Baisons-nous, avant que mon sang se fige.

Vision

À Puvis de Chavannes.

I

Au matin, bien reposée,
Tu fuis, rieuse, et tu cueilles
Les muguets blancs, dont les feuilles
Ont des perles de rosée.

Les vertes pousses des chênes
Dans ta blonde chevelure
Empêchent ta libre allure
Vers les clairières prochaines.

Mais tu romps, faisant la moue,
L'audace de chaque branche
Qu'attiraient ta nuque blanche
Et les roses de ta joue.

Ta robe est prise à cet arbre,
Et les griffes de la haie
Tracent parfois une raie
Rouge, sur ton cou de marbre.

II

Laisse déchirer tes voiles.
Qui es-tu, fraîche fillette,
Dont le regard clair reflète
Le soleil et les étoiles ?

Maintenant te voilà nue.
Et tu vas, rieuse encore,
Vers l'endroit d'où vient l'aurore ;
Et toi, d'où es-tu venue ?

Mais tu ralentis ta course
Songeuse et flairant la brise.
Délicieuse surprise,
Entends le bruit de la source.

Alors frissonnante, heureuse
En te suspendant aux saules,
Tu glisses jusqu'aux épaules,
Dans l'eau caressante et creuse.

Là-bas, quelle fleur superbe !
On dirait comme un lys double ;
Mais l'eau, tout autour est trouble
Pleine de joncs mous et d'herbe.

III

Je t'ai suivie en satyre,
Et caché, je te regarde,
Blanche, dans l'eau babillarde ;
Mais ce nénuphar t'attire.

Tu prends ce faux lys, ce traître.
Et les joncs t'ont enlacée.
Oh ! mon coeur et ma pensée
Avec toi vont disparaître !

Les roseaux, l'herbe, la boue
M'arrêtent contre la rive.
Faut-il que je te survive
Sans avoir baisé ta joue ?

Alors, s'il faut que tu meures,
Dis-moi comment tu t'appelles,
Belle, plus que toutes belles !
Ton nom remplira mes heures.

« Ami, je suis l'Espérance.
Mes bras sur mon sein se glacent. »

Et les. grenouilles coassent
Dans l'étang d'indifférence.

Hiéroglyphe

J'ai trois fenêtres à ma chambre
L'amour, la mer, la mort,
Sang vif, vert calme, violet.

Ô femme, doux et lourd trésor !

Froids vitraux, odeurs d'ambre.
La mer, la mort, l'amour,
Ne sentir que ce qui me plaît...

Femme, plus claire que le jour !

Par ce soir doré de septembre,
La mort, l'amour, la mer,
Me noyer dans l'oubli complet.

Femme ! femme ! cercueil de chair !

Novembre

Je te rencontre un soir d'automne,
Un soir frais, rose et monotone.
Dans le parc oublié, personne.

Toutes les chansons se sont tues :
J'ai vu grelotter les statues,
Sous tant de feuilles abattues.

Tu es perverse. Mais qu'importe
La complainte pauvre qu'apporte
Le vent froid par-dessous la porte.

Fille d'automne tu t'étonnes
De mes paroles monotones...
Il nous reste à vider les tonnes.

Quatorze vers à Victor Hugo

Ayant tout dit ayant donné toutes les preuves,
Ayant tout remué, mers, monts, plaines et fleuves,
Dans ses rimes d'airain éternellement neuves
Ayant, toutes, subi les mortelles épreuves,

Le vieux Poète doit recevoir aujourd'hui,
Sans laisser deviner son olympique ennui,
Les lauriers, l'olivier qu'on a coupé pour lui
Dans notre douce France où son génie a lui.

Ne craignons pas, rameaux en mains, musique en tête,
De troubler son repos par la bruyante fête,
Puisque cet homme est bon, encor plus que poète.

Et comme, en souriant, toi seul tendais les bras
Aux vaincus poursuivis, traqués comme des rats,
Je crois, Victor Hugo, que tu nous souriras.

En cour d'assises

A Édouard Dubus

Je suis l'expulsé des vieilles pagodes
Ayant un peu ri pendant le Mystère ;
Les anciens ont dit : Il fallait se taire
Quand nous récitions, solennels, nos odes.

Assis sur mon banc, j'écoute les codes
Et ce magistrat, sous sa toge, austère,
Qui guigne la dame aux yeux de panthère,
Au corsage orné comme les géodes.

Il y a du monde en cette audience,
Il y a des gens remplis de science,
Ça ne manque pas de l'élément femme.

Flétri, condamné, traité de poète,
Sous le couperet je mettrai ma tête
Que l'opinion publique réclame !